Jacques Lacan Parle (1972)

(Anglais, Allemand, Turc)

Jacques Lacan né le 13 avril 1901, mort le 9 septembre 1981.

Ça tourne.

Vous voulez vous le mettre au coup, il y en a d’autres d’ailleurs. Vous voyez d’ailleurs, il n’y a pas moyen de beaucoup circuler parce que vite vous êtes mis à votre place. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas beaucoup de place de la tribune. Alors je vais me contenter de quelques mots et puis ensuite vous prendrez la direction.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, je crois qu’en l’occurrence, il serait à la fois trop peu et déjà trop dire que de s’en remettre à la formule classique qui consisterait à vous dire qu’on ne présente pas Jacques Lacan. On le présente d’autant moins en l’occurrence que, comme vous avez pu voir, il a choisi, selon son style tout à fait justement, de parler sans déterminer d’avance, c’est-à-dire sans limiter d’avance son sujet et la manière, soit monologante, soit dialogante, qu’il allait utiliser pour le traiter.

Il y a quelques 15 ans, Jacques Lacan était venu à Louvain. Il avait parlé à l’époque dans une salle beaucoup plus petite et moins remplie à l’Institut Supérieur de Philosophie. S’il parle aujourd’hui dans cette salle devant ce public, cela suffit à montrer, d’une part, la place définitive qu’il occupe dans le mouvement analytique, dans le discours analytique, et cette place consistant justement à donner à ce discours analytique actuel et de toujours son sens. Cela suffit aussi à témoigner combien l’auditoire louvaniste était désireux de vous entendre.

Tout le monde sait ici aussi qu’au fond, la manière essentielle, la seule peut-être tout à fait adéquate de participer à l’enseignement si singulier de Lacan est de suivre ses séminaires, bien au-delà de ses écrits. Ces séminaires qui sont, comme il le rappelait encore à quelques-uns d’entre vous tout à l’heure, dans un style beaucoup plus direct et propre à susciter et à mettre en place la chose elle-même dont il parle. C’est pourquoi nous savions tous que nous aurions aujourd’hui un très grand privilège : celui de l’entendre plutôt que de devoir le lire.

On a eu la bonté de me présenter. Je vais rentrer dans la difficile tâche de vous faire entendre ce soir, disons, quelque chose. Je serais reconnaissant aux personnes qui sont à la périphérie de me signaler si on m’entend bien. Comme je n’aime pas énormément cette sorte d’ustensile, je l’ai mis sous ma cravate. Mais si par hasard cela fait un obstacle, ayez la gentillesse de me le dire.

On entend. Ah, on n’entend pas ? Et comme ça ? Ça va ? La cravate donc était un obstacle.

J’ai pris comme ça quelques notes sur un petit papier parce que j’ai terminé avec les 25 ou 30 personnes qui ont eu la gentillesse de répondre à l’invitation de mes hôtes. J’étais tellement content, puisque ça m’arrive jamais, enfin, qu’on m’extrait 25 personnes avant pour que j’aie une idée de à qui je vais parler. J’étais tellement content que je suis resté avec eux jusqu’à 6h30 alors que j’étais là depuis 4h. Bien entendu, ça ne permet pas la préparation de ce qu’on appelle une conférence. J’ai jamais eu la moindre intention de vous faire une conférence. Mais j’ai un enseignement. J’ai fait ça pendant très longtemps, pendant 17 ans.

Les questions, comme je leur ai dit, m’intéressent beaucoup en ceci que toute question ne se fonde jamais que sur une réponse. On ne se pose de questions que là où on a déjà la réponse, ce qui limite beaucoup la portée des questions. Néanmoins, c’était pour moi une occasion de mesurer ce qui pour chacun était la réponse. Évidemment, les réponses diffèrent pour chacun. C’est même ce qui fait obstacle à ce que, si gentiment, on appelle la communication.

La communication, voilà des gens sympathiques. Ça fait rire. Eh bien, c’est pour moi un très vif encouragement. Si vous en êtes déjà là, on va pouvoir avancer un peu.

Un discours, c’est cette sorte de lien social qui… c’est ce que nous appellerons comme un accord, si vous voulez bien. L’être parlant, parce qu’il est parlant, qu’il est être, puisqu’il n’y a d’être que dans le langage. Alors, le parlant que vous êtes tous, du moins je le suppose, se croit être. Dans bien des cas, en tout cas, dans celui-là, il suffit de se croire pour être.

Tout ce qui s’édifie entre ces animaux dits humains est construit, fabriqué, fondé sur le langage. Cela ne veut pas dire que les autres animaux sociaux… Vous en avez bien sûr entendu parler, les petites fourmis, les abeilles, quelques autres exemples distingués. Ils ont quelque chose qui, on ne sait pas quoi d’ailleurs, est réduit à dire que c’est l’instinct, quelque chose qui les tient ensemble. Il paraît difficile de ne pas s’apercevoir que ce qui fait que les êtres humains tiennent ensemble a aussi un rapport avec le langage.

J’appelle discours ce quelque chose qui, dans le langage, fixe, se cristallise, qui use des ressources du langage pour que le lien social entre êtres parlants fonctionne.

La mort est du domaine de la foi. Vous avez bien raison de croire que vous allez mourir. Bien sûr, ça vous soutient. Si vous n’y croyez pas, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ? Si vous n’étiez pas solidement appuyé sur cette certitude que ça finira, est-ce que vous pourriez supporter cette histoire ? Néanmoins, ce n’est qu’un acte de foi.

Le comble, c’est que vous n’en êtes pas sûr. Pourquoi est-ce qu’il n’y aurait pas un ou une qui vivrait jusqu’à 150 ans ? Mais enfin, c’est là que la foi reprend sa force.

Moi, c’est parce que j’ai vu ça. Une de mes patientes, il y a très longtemps, avait rêvé un jour que l’existence rejaillirait toujours d’elle-même. Une infinité de vies se succédant à elle-même, sans fin possible. Elle s’est réveillée presque folle. Voilà, la vie. Ça, c’est le solide, ce sur quoi nous vivons.

Voilà, la vie, c’est ce sur quoi nous nous appuyons justement. La vie. Alors, dès qu’on commence à en parler comme tel, la vie, bien sûr, nous vivons. Ça, ce n’est pas douteux, on s’en aperçoit même à chaque instant.

Bon, il s’agit de la pensée maintenant. Prendre la vie comme concept. Pendant un certain temps, on a pu croire que les psychanalystes savaient quelque chose. Mais ça n’est plus très répandu. Le comble du comble, c’est qu’ils n’y croient plus eux-mêmes. En quoi ils ont tort, car justement ils en savent un bout, tout comme pour l’inconscient dont c’est la véritable définition : ils ne savent pas qu’ils le savent.
Que le transfert, c’est l’amour, h com simplement. Alors pourquoi est-ce qu’on aime un être pareil ?
Je laisse pour l’instant la question en suspens. J’en ai donné à faire une formule, et c’est à propos du transfert que j’ai parlé dans des termes qui sont pleins de pièges, comme d’habitude, comme dans tout ce que je dis, bien sûr.
Pourquoi dirais-je autre chose que ce dont il s’agit justement, dans ce qu’il en est de l’inconscient, à savoir que le langage, ça n’a jamais, ça ne donne jamais, ça ne permet jamais de formuler que des choses qui ont trois, quatre, cinq, dix, vingt-cinq sens.

Le sujet supposé avoir. Moi, je… oh oui, vous allez me brutaliser. Mais je m’exprime à ma façon.
Comme ce monsieur. Est-ce que vous me comprenez ? Oui, je vous comprends.

Alors je voudrais encore ajouter que j’interviens au moment où j’ai envie d’intervenir, et que, disons, l’ensemble de ce qui, jusque il y a environ 50 ans, pouvait être appelé culture, c’est-à-dire expression de gens qui, dans un canal parcellaire, exprimaient ce qu’ils pouvaient ressentir, ne peut plus être maintenant qu’un mensonge.
Et ne peut plus être appelé que spectacle. Et c’est, au fond, la toile de fond qui relie au fond et qui sert de liaison entre toutes les activités personnelles aliénées.
Au fond, si maintenant les gens qui sont ici se rassemblent à partir d’eux-mêmes, et authentiquement veulent communiquer, ça sera sur des toutes autres bases et avec une toute autre perspective.
Il est évident que ce n’est pas une chose qu’il faut attendre des étudiants, qui sont, par définition, ceux qui, d’un côté, s’apprêtent à devenir les cadres du système avec toutes leurs justifications, et qui sont précisément le public qui, avec sa mauvaise conscience, va se repaître précisément des résidus des avant-gardes et du spectacle en décomposition.

C’est pour ça que je choisis précisément ce moment pour venir m’amuser, quoi. Parce que, si je vois par exemple des types qui s’expriment authentiquement quelque part, je ne vais pas précisément venir les ennuyer.
Mais je choisis spécialement ce moment, quoi.

Bon, que j’essaie d’expliquer la suite un peu. Quelle suite par rapport à ce que je viens… J’aimerais bien que vous répondiez. Mais oui, bien sûr, je vais vous répondre.
Mettez-vous là, vous allez… je vais vous répondre. Vous m’avez demandé de vous répondre. Mettez-vous tranquille, là où vous étiez.
Peut-être que j’ai quelque chose à vous répondre. Pourquoi pas, hein ? Vous voulez ? Oui, c’est ça, une très bonne idée.

Bon, alors, j’évoque le langage. Si vous vous êtes enfin là, comme ça, exprimé, hein, devant ce public qui, en effet, enfin, est tout prêt à entendre, n’est-ce pas, ces déclarations insurrectionnelles…
Mais qu’est-ce que… qu’est-ce que vous voulez faire ? Où je veux en venir ? Oui, voilà, c’est la question, au fond, que les parents, les curés, les idéologues, les bureaucrates et les flics posent régulièrement aux gens comme moi, hein, qui se multiplient, quoi.
Je peux vous répondre : je veux faire une chose, c’est la révolution.

Ouais, vous voyez. Et il est clair qu’au moment où nous en sommes, pour le moment, une de nos cibles préférées sera ces moments précis où des gens comme vous sont en train de devenir, au fond, les porteurs, les apporteurs à tous ces gens qui sont là, la justification de leur misère quotidienne. Au fond, hein, c’est ça que vous faites, vous, hein.
Ah pas du tout !

Pour une nouvelle organisation. Cette organisation, ce n’est pas du tout exclu. Ce n’est pas du tout exclu qu’on la voie naître. On la voit sous forme de régime qui ça titube, ça titube même, mon Dieu, pour ce qui est leur aspiration, en effet, suprême.
N’est-ce pas, c’est la totalité, enfin, comme il vous disait l’instant… Enfin, pas qu’on y soit tous, qu’on se serre encore un petit peu plus les coudes pour être ceux qui veulent quoi ? Organisation, qu’est-ce que ça veut dire si ce n’est pas un nouvel ordre ?

Un nouvel ordre, mon Dieu, c’est le retour à quelque chose qui, si vous avez bien suivi ce que je vous ai dit, et d’où je suis parti, enfin, est quelque chose qui est de l’ordre de quoi ? Mais du discours du maître, tout simplement, n’est-ce pas ?
C’est le seul mot qui n’a pas été prononcé dans tout ça, mais que le terme même d’organisation implique.

Jusqu’à un certain point, enfin, c’est tout à fait concevable, enfin, qu’il y ait beaucoup de progrès dans ce sens, si on peut appeler cela progrès. Je veux dire que ce que nous révèle l’approche de ce qui se passe, n’est-ce pas, de ce qui se passe quand même sur un certain nombre de sujets…

C’est-à-dire de quelque chose d’éminemment précieux qu’il a évoqué tout à l’heure sous le terme de volonté et de volonté subjective. Cette volonté subjective, si nous la voyons, enfin, d’une façon vraiment permanente, ne pouvoir se manifester que de sa propre division, c’est assurément fait pour nous suggérer quelque chose.

C’est-à-dire que ce n’est pas quand même l’image du tous, de l’harmonie totale, enfin, réalisée.
C’est un appel que vous avez entendu, que je connais bien, qui est touchant. Enfin, ça aboutit à quelques inconvénients, comme ça, sur ma cravate.

Ouais, c’est l’amour, c’est l’amour qui vous prêche. Si on était tous comme ça, tous ensemble, s’aimer… enfin, mon Dieu, enfin… que c’est la Jérusalem céleste, n’est-ce pas, qui vient vous annoncer.

Enfin, ça, c’est vu, enfin, quelquefois au cours de l’histoire et jamais dans des moments indifférents. C’est bien justement parce que quelque chose se manifeste qui n’est tout de même strictement à tenir, enfin, dans l’ordre du discours.

C’est parce qu’il y a eu un discours qui est en train de proliférer, enfin, qui engendre d’innombrables petits, qui vous deviennent à tous et à chacun, à moi aussi, enfin, terriblement incommodes, à savoir le discours scientifique.

Qui, de plus en plus, enfin, est là, enfin, imminent, menaçant par sa présence, n’est-ce pas, par l’idée que tout ça va se régler, enfin, en termes de mécanique, de balistique, de l’équilibre, des courants.
Et puis, plus on en saura, mieux ça vaudra. Et bientôt, enfin, nous saurons comment produire, enfin, tel ou tel type d’individu qui, lui, saura marcher avec tous.

N’est-ce pas, ce que l’expérience nous montre, c’est évidemment toute autre chose. Ce que l’expérience nous montre, c’est que ce langage dont j’ai parlé, et qui est ce dans quoi vous avez tous cru et grandi, que vous avez reçu chacun, il en le mot dans votre famille, n’est-ce pas, n’est pas là quelque chose qui vous a été transmis sans vous véhiculer en même temps toute une réalité frémissante et vacillante.

Cette réalité est faite du désir de vos parents. C’est pour autant que dans la formation de chacun, cette incidence par la mère, enfin par la langue maternelle, par ce quelque chose qui est à la fois au principe de ce vers quoi se tourne l’amour, de ce frémissant appel à l’union dans quelque chose de très évidemment en effet lié à l’être.

Ce qui est absolument incroyable, c’est qu’on imagine que c’est en frappant avec ses poings la voûte du ciel que cette aliénation, qui est justement ceci, fait qu’après tout, ce qui vous était dit était un appel. Un appel vers quoi ? Vers plus de vérité.

Enfin, sa parole lui paraissait vraiment identique à cette vérité dont il se trouvait l’instrument, le messager, enfin l’ange, n’est-ce pas, chargé de vous sortir de votre sommeil.

Si nous demandons à la psychanalyse, c’est parce que nous croyons qu’elle est une des figures les plus prestigieuses de la psychanalyse contemporaine. La psychanalyse est quelque chose dont l’existence commence à être connue de beaucoup de monde.

L’expérience analytique, ce n’est certes pas moi qui l’ai inventée. C’est quelque chose qui s’est constituée selon ses voies. Ces voies n’ont peut-être pas toujours été les plus conformes à leurs buts. Néanmoins, il y a une sorte de forme dans lesquelles elle s’est instituée.

Ces formes, quoique très évidemment d’artifice, ce qui est commun à toute espèce d’expérience, ont permis une certaine élucidation concernant quelque chose. On ne peut pas dire, n’est-ce pas, qu’il s’agisse de trouble, qu’il s’agisse de malaise, quelque chose de hautement significatif.

C’est évidemment ce qui résulte de l’expérience analytique elle-même. À cet endroit, le fait qu’un public de plus en plus nombreux soit averti de la possibilité d’une telle expérience est quelque chose qui est la base à partir de laquelle je me trouve avoir quelque chose à dire.

Jacques Lacan a mené un itinéraire indépendant et original. Au départ, il est psychiatre, mais sa thèse, publiée en 1932, “De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité”, débouche sur la psychanalyse. Le délire révèle aussi l’inconscient, comme la névrose.

Très rapidement, il enseigne chez lui et parle à ceux qui veulent l’écouter. Ils viennent de plus en plus nombreux. Son analyse de la paranoïa enchante les surréalistes. Dalí enthousiasme les psychiatres et psychanalystes aussi.

Bientôt, le salon devient trop exigu pour accueillir ceux que cette parole, bouleversant les concepts ronronnants, fascine. Je me trouve avoir insisté sur ce qui est évident, non seulement à la première inspection mais à la seconde et à toutes les inspections possibles jusqu’à la dernière.

Parce que l’analyse est une pratique de langage, la découverte de l’inconscient par Freud suffit d’ouvrir un de ses trois premiers livres fondamentaux. Il n’y a pas d’autre appréhension de l’inconscient dans Freud qu’une appréhension langagière.

C’est d’ailleurs en quoi l’expérience analytique le confirme : rien n’y passe que par la parole, celle de celui que j’appelle l’analysant ou celle de l’analyste. Il serait quand même extravagant que, par rapport à ce fait pratique, on cherche un alibi dans je ne sais quelle construction accessoire.

Comment définissez-vous l’inconscient ? J’ai défini l’inconscient comme étant structuré comme un langage. C’est évidemment pas ici que je vais en faire le commentaire. Il est certain que c’est à partir de là que commencent les questions.

Comment le fait que ces sortes d’êtres, ce langage, l’habite ? Comment est-ce que ça se fait que, selon moi, par le véhicule du langage, il se trouverait dans tout ce que découvre l’analyse à l’intérieur de ce fait ?

Comment se fait-il qu’il lui soit transmis des conditions aussi dramatiques ? C’est là que commence l’exploration. Mais le mode d’alibi, plus ou moins prétentieux, désigné sous le terme d’affect, ne peut se produire qu’à l’occasion de déclarations plus ou moins opportunes.

C’est là que commence l’expérience analytique. Mais ne pas lui donner comme prémisse que c’est bien au niveau du langage que le problème se pose paraissait difficile à éviter. Il ne s’agit pas là d’une question théorique mais d’une question qui emporte toute l’efficacité de la pratique analytique.

À l’hôpital Sainte-Anne à Paris, la folie s’y trouvait enfermée. Le docteur Lacan s’intéresse à son discours. L’aliéné nous conduit là où on commence à prendre les choses au sérieux.

Dès 1953, dans la chapelle, Jacques Lacan donne un séminaire hebdomadaire. Ensuite, après Benjamin H., c’est dans le pavillon Meignant. Lors de chaque séance, il présente des malades à son auditoire et fait entendre le discours du délire et de son signifiant.

Il ne s’agit pas de diriger le patient mais de laisser parler en lui le désir, quel qu’il soit. C’est le retour à Freud. Déjà, la rumeur circule au sujet de cette parole qui fait effraction, qui bouleverse le rapport entre soignant et soigné. Dix ans plus tard, le docteur Lacan est chassé de Sainte-Anne.

Quel est le rôle de l’analyste ? Est-ce, comme vous l’avez dit hier soir, ce rôle de “je ne te le fais pas dire” ? Oui. Hier soir, j’ai dit cela pour rendre sensible une dimension.

J’ai dit structuré comme un langage. Une langue particulière. Nous ne connaissons que cela. Il ne s’agit pas d’un rôle à ambiguïté mais d’un rôle qui fait usage de cet équivoque.

Rue de Lille, numéro 5, au fond de la cour, escalier de droite, premier étage : le cabinet du docteur Lacan. Combien de personnes célèbres ou inconnues y sont entrées chaque semaine pour être analysées ? Nul ne le sait.

Sur l’analyse elle-même, des bruits divers et critiques ont circulé : l’horaire flottant, la séance souvent minimale, le paiement important. Mais au dire de ceux qui l’ont vécu, cette analyse fut toujours unique.

Dans l’expérience analytique, il y a le transfert. Comment, en tant qu’analyste, vivez-vous cela ?

En tant qu’analyste, oui, j’en ai l’expérience. Elle est toujours, même j’ai pu le constater pour les analyses les plus chargées, justement, d’expérience, à chaque fois une surprise nouvelle.

Je ne peux même pas ici témoigner de ceux qui m’en ont fait l’aveu, et je ne vois pas pourquoi je les mettrais en avant moi-même. Ce que j’ajouterais à leur témoignage, c’est que pour moi aussi, c’est un sujet d’émerveillement.

Mais cela ne dit en rien où chacun peut situer cette manifestation si sensible et si étonnante à voir dans une expérience que j’ai définie à l’instant par quelque chose qu’on ne se méprenne pas. Ce n’est pas la diminuer que de dire qu’elle est marquée d’un certain nombre d’artifices.

Ce n’est pas du tout une raison pour penser que le transfert est lui-même artifice. Bien sûr, là, beaucoup d’analystes s’abriteront, dirais-je, parce que la vérité, la surprise, n’est jamais sans provoquer aussi un effet de terreur.

Ils s’abritent derrière l’idée de la motivation artificielle du transfert pour penser qu’après tout, ce n’est qu’un artifice. C’est se mettre à l’abri de quelque chose qui, on le comprend, peut paraître lourd.

Car, comme Freud lui-même ne manquait pas de regarder en face, il n’y a aucune distinction entre le transfert et l’amour. À partir de là commence la question : comment, en effet, une situation d’artifice peut-elle déterminer un ordre de sentiment qui paraît un ordre aussi élevé dans l’ordre naturel que l’amour ?

Je dois ajouter, car le transfert n’a pas que cette forme, il a aussi celle d’une aide. Mais si l’analyse démontre quelque chose, c’est le profond et étroit enchevêtrement de l’amour et de la haine.

Je crois avoir été le premier à essayer de définir ce transfert d’une façon qui motive l’ordre élevé de son phénomène. Je l’ai inscrit sous la rubrique de ce que l’analyste se trouve, effectivement dans l’expérience analytique, occupé comme place.

Et je l’ai épinglé du terme, qu’il faut accueillir même sous la réserve de cette ambiguïté dont je parlais tout à l’heure : le sujet supposé savoir.

Quelle est la relation d’un sentiment tel que l’amour avec une formule de l’ordre du “sujet supposé savoir” ?

C’est assurément ce qu’il est tout à fait impossible non seulement d’expliquer, mais même de faire sentir dans un aussi court entretien.

C’est près du Panthéon que Jacques Lacan émigre de Saint-Anne. L’École Normale Supérieure l’accueille. Althusser l’aime. La lecture que Lacan a faite de Freud le guide pour celle qu’il fait de Marx.

Le renom de la grande école donne du prestige au séminaire que Jacques Lacan tiendra pendant cinq ans à l’École Normale Supérieure.

L’esprit règne, Lacan y introduit le corps. L’auditoire est toujours comble. Souvent, au départ, il semblait chercher sa pensée. Il demandait qu’on lui pose une question. Le silence régnait, puis la parole prenait son envol.

On vivait des minutes prodigieuses, avec le sentiment d’avoir participé à quelque chose d’unique.

En 1969, la Faculté de Droit héberge ce nomade qu’aucune instance universitaire ne reconnaît. L’esprit de 68 a marqué le monde intellectuel.

Le tout-Paris se bouscule lors des séminaires. La séduction de Jacques Lacan opère. On est pour ou contre, toujours avec passion, mais aussi avec respect.

Philippe Sollers : Une salle où Lacan parle ressemble vite à une assemblée de dormeurs. Comme ils ont fini par se rendre compte qu’ils n’entendaient rien, ils amènent leur magnétophone.

Les micros pendent. Haut-parleurs comme des béquilles. Ils espèrent que leur pain, un jour, s’ouvrira. Pour plus de sûreté, les voilà penchés sur leurs notes.

L’objet petit “a”, le grand Autre, le “S” barré, le “tor”, le fil de jouissance phallique, le signifiant maître viennent se bousculer sur les cahiers d’écoliers.

“Il n’y a pas de rapport sexuel”, “la femme n’existe pas”, “la femme n’est pas toute” : les formules négatives verbalisées répondent aux schémas écrits affirmés.

Tout un art de la répétition, du piétinement, de l’effort mimé, de l’épuisement, du retour en force. Lacan, c’est de la lenteur ponctuée du soupir, de la passion tortueuse, de l’envolée, de l’anecdote, de l’argot, de la moquerie, de l’insulte, du tonnerre intermittent, du pinaillage sans fin, de l’ennui massif, du mot d’esprit, du calembour et du sublime.

L’étonnant est que cela donne comme la nervure exacte d’un gai savoir.

Certains psychanalystes disent détenir la clé du normal. N’est-ce pas dangereux ?

Oui, enfin, c’est une opinion, mais tout à fait déplacée. Aucun analyste ne peut s’autoriser à parler du normal ou de l’anormal.

L’analyste est en présence d’une demande d’analyse. Il doit savoir si cette demande a une forme propice à engager le processus analytique.

Au nom de quoi l’analyste parlerait-il d’une norme quelconque ?

Vous avez dit que la mort était un acte de foi, qu’il fallait y croire. Faut-il aussi y croire pour l’analyse ?

Oui, j’ai parlé à propos de la mort d’un acte de foi pour en rappeler le caractère fondamental.

Le sentiment de la mort, pour ceux dont nous pouvons porter témoignage, est unique aux humains.

Cela illustre combien une vie sans cet horizon serait insupportable.

Pour entrer dans l’analyse, il faut y croire, au moins un peu. Cette croyance n’est pas de la même nature que celle évoquée à propos de la mort.

L’expérience analytique, une fois instituée, est prenante.

Parole écrite, parole dite, parole filmée : Lacan n’aimait pas cela. Pourtant, il a autorisé des enregistrements pour rendre la psychanalyse accessible à un public large.

La psychanalyse n’est pas une répression de la liberté.

Ces termes me font rire.

Je ne parle jamais de liberté.

[Musique]

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